Au début du mois de février, l’Anses (Agence nationale sécurité sanitaire des aliments, de l’environnement et du travail) a fait paraître les conclusions d’une expertise menée depuis plusieurs années au sujet du risque de morsure par un chien sur un humain. Le Dr Antoine Bouvresse, l’une de nos vétérinaires sanitaires bénévoles, a fait partie de ce groupe d’experts sollicités par l’Anses. Le constat est clair : la race ne suffit pas pour prévenir le risque de morsure.

Pendant de nombreuses années, nous avons recueilli à la ferme-refuge AVA, des chiens dits dangereux, c’est-à-dire ayant mordu, parfois sévèrement. Nous avons souvent été pour eux le refuge de la dernière chance, le seul lieu susceptible de les accueillir afin de leur offrir une alternative à l’euthanasie à laquelle ils étaient promis. Nous avons bénéficié de l’expertise d’éducateurs canins, salariés de l’association, qui, chaque jour pendant des années, ont œuvré pour recréer du lien avec ces chiens au lourd passif, et tenter de les réhabiliter. Certains ont pu l’être, tandis que d’autres, hélas, sont toujours au refuge, bien des années plus tard, et ne trouveront sans doute pas d’adoptants.

Aujourd’hui encore, nous sommes sollicités plusieurs fois par jour pour prendre en charge des chiens ayant mordu. Ces demandes émanent de propriétaires qui se retrouvent dépassés par la situation, n’étant plus en mesure de vivre harmonieusement et en confiance avec leur chien. Nous étudions chacune de ces demandes au cas par cas, dans le souci permanent de l’intérêt de l’animal et de notre capacité à pouvoir répondre, ou non, à ses besoins d’individu.

Ce que l’on constate, lorsque nous traitons ces demandes, coïncide avec les résultats de l’expertise de l’Anses : les chiens dits « dangereux », de catégorie 1 et 2, sont loin d’être les seuls à mordre. La race ne prédispose pas au risque de morsure. Tous les chiens peuvent mordre, du Yorkshire terrier au Berger allemand en passant par le Spitz allemand, le Teckel, le Golden Retriever, ou tout simplement le chien « bâtard », issu du croisement de plusieurs races. Il suffit d’ailleurs de se promener dans les allées de notre ferme-refuge pour constater la diversité des races représentées…

Non, les chiens dits dangereux ne sont pas plus dangereux

Contrairement à une idée reçue, les chiens de type molossoïde (comme le Rottweiler, notamment) ne sont pas les plus mordeurs. « A ce jour, aucune étude scientifique ne met en effet en évidence un risque plus élevé de morsure par les chiens de catégories 1 et 2 dits dangereux », rappelle l’Anses.

Si des chiens comme les Pitbulls peuvent être potentiellement plus agressifs envers leurs congénères (étude de Deborah L. Duffy et al., 2008), ils ne le sont pas plus que d’autres races citées également dans cette publication comme l’Akita Inu. Cette dangerosité potentielle peut par ailleurs être circonscrite si le maître est averti et formé de manière à prendre les mesures de prévention nécessaires.

Pourtant, ces chiens de catégorie 1 et 2 sont toujours stigmatisés, et peut-être davantage encore depuis le terrible fait divers très médiatisé lié à la mort d’Elisa Pilarski, une jeune femme enceinte tuée en forêt de Retz (Aisne) en fin d’année 2019. Curtis, le chien de type Pitbull de son conjoint, serait le coupable présumé de sa mort, du moins, c’est ce que le rapport d’expertise, très largement repris dans les médias, laisse entendre. Notre Président, le Dr vétérinaire Thierry Bedossa, s’est pourtant énormément impliqué pour que Curtis ne soit pas accusé à tort, victime de préjugés liés à son type morphologique…

On notera que le rôle des médias n’est pas anodin et contribue largement à la mauvaise image qu’ont ces chiens dans l’imaginaire collectif : en jouant sur le sensationnalisme, les journalistes relaient régulièrement des faits divers à propos de morsures commises par des chiens de type Pitbull. Les articles sur des morsures commises par des Chihuahuas, eux, sont en revanche inexistants… Pourtant, ces morsures existent bel et bien. Mais leurs conséquences, du fait de la taille des chiens, sont moindres. « Tous les chiens peuvent mordre, quelle que soit leur taille ou leur race », rappelle l’Anses.

Pour le Dr Thierry Bedossa, « la loi de 1999 sur les chiens dits « dangereux » (de catégorie 1 et 2) a mis à l’amende plusieurs races de molossoïdes et terriers de type Bull selon des critères morphologiques très précis, condamnant ainsi certains chiens à l’euthanasie. Les chiensconcernés par cette loi ne sont pourtant pas plus dangereux que les autres. Je souhaiterais ouvrir le débat sur l’extension de la diagnose morphologique : un examen qui, s’il était réalisé plus souvent sur des chiens présumés catégorisés, permettrait de ne plus laisser un seul animal être euthanasié sous prétexte qu’il ressemble à un Pitbull. Grâce à la diagnose et à l’évaluation comportementale, si elle est assortie de recommandations adéquates pour circonscrire la dangerosité, nous pourrions sauver presque tous les chiens dits dangereux, pour peu que leurs propriétaires soient responsables et en mesure de leur offrir des conditions de vie appropriées à leur dangerosité potentielle ».

La morsure est liée à un individu et à un contexte, et non à une race

Pour savoir si un chien est potentiellement plus susceptible de mordre qu’un autre, inutile, donc, de ne se fier qu’à sa race. Bien d’autres critères doivent être pris en compte, qui diffèrent d’un individu à un autre, au sein d’une même race : son tempérament, son sexe, son âge, ses conditions de développement et de vie, son état psychique et physique, son niveau de socialité, etc. Il faut aussi prendre en considération l’environnement du chien : les lieux de morsure, le mode de vie du chien, l’âge, le genre et la profession des victimes de morsure, et leurs capacités à savoir reconnaître les signaux d’agression ou de menace exprimés par leur chien.

En bref, ce n’est pas la race d’un chien qui fait de lui un chien mordeur, mais tout un ensemble de facteurs qui, isolés ou assemblés, peuvent être à l’origine d’accidents.

Les recommandations de l’Anses

Plutôt que de stigmatiser des races, l’Anses préconise de miser sur la sensibilisation des enfants et des adultes, qu’ils soient propriétaires de chiens ou non, « au bien-être, besoins et attentes d’un chien ainsi qu’à la reconnaissance des signaux de stress chez l’animal : léchage de la truffe, bâillements répétitifs, détournement du regard, etc. »

Elle souligne qu’« il relève de la responsabilité des éleveurs de chiens comme des propriétaires de faire coïncider les besoins du chien liés à sa taille, sa race, son caractère… avec les conditions de vie qu’il pourra avoir : petit appartement ou grande maison, possibilité de sorties régulières ou non, présence d’enfants en bas âge, etc. » Nous ne pouvons qu’être d’accord avec cette proposition : c’est bien souvent l’incompatibilité entre les besoins d’un chien et le mode de vie qui lui est imposé, qui engendre un mal-être, et donc, des accidents.

« Pour les propriétaires de chiens, la première visite de vaccination ou le bilan annuel chez le vétérinaire doit être l’occasion de sensibiliser aux facteurs de risques de morsure et d’insister sur l’importance de l’éducation de l’animal et du renforcement positif, c’est à dire des modes d’éducation de l’animal favorisant les récompenses lors des apprentissages », ajoute l’Anses. Là encore, nous adhérons : il ne faut jamais hésiter à parler à son vétérinaire des problèmes que l’on rencontre éventuellement avec son chien. Le Dr Bedossa est chaque jour confronté à des chiens et des maîtres en difficulté. Les consultations en médecine du comportement,qu’il dispense en binôme avec Sarah Jeannin, Dr en Ethologie et psychologue clinicienne, permettent bien souvent de trouver des solutions à des propriétaires dépassés par leur chien, même lorsque celui-ci a déjà mordu.

Enfin, « afin de mieux connaître et prévenir les circonstances des morsures, aujourd’hui insuffisamment déclarées, l’Anses propose la création d’un observatoire des morsures qui permettrait d’enrichir les données disponibles, d’alimenter les travaux de recherche mais aussi de formuler des conseils plus ciblés et adaptés au risque existant ». Recueillir des données statistiques fiables, alimentées par des professionnels mais aussi par les propriétaires de chiens, nous semble tout à fait pertinent. C’est cela, la science participative que nous plébiscitons tant, puisqu’elle est au service de la connaissance, et donc, in fine, d’un vivre-mieux avec les animaux qui partagent notre vie.

 

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