Expérimentation animale : notre interview du Dr vétérinaire André Ménache

Chers Amis,

L’expérimentation animale soulève de nombreuses interrogations éthiques. Aujourd’hui, bien que certaines méthodes alternatives soient possibles, 4 millions d’animaux sont encore utilisés, et dans la majorité des cas tués, dans les laboratoires de France chaque année. Il y a encore bien trop de souffrance à certaines étapes des processus expérimentaux et au moment de la mise à mort des animaux de laboratoire.

Nous ne sommes pas contre le progrès scientifique, au contraire puisque nous sommes la seule association de protection animale qui soutient une recherche éthique. Mais nous pensons qu’il existe de très nombreux moyens de diminuer le nombre d’animaux utilisés, améliorer leurs hébergements, diminuer leurs souffrances et essayer d’en réhabiliter le plus grand nombre. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé il y a quelques jours une pétition réclamant l’application stricte de la loi concernant l’expérimentation animale.

Mais pour faire évoluer les choses, le secret réside, j’en suis convaincu, dans la pluridisciplinarité : c’est grâce à l’expertise que chacun apporte sur un sujet que nous comprenons ses enjeux, ses difficultés mais aussi les solutions qui peuvent être mises en place. Il y a urgence.

J’ai donc souhaité interroger mon confrère, le Dr André Ménache, vétérinaire et responsable du Comité scientifique permanent de l’association Antidote Europe. Cet homme engagé, qui a fait du combat contre l’expérimentation animale la mission de sa vie, nous a apporté ses connaissances à travers un entretien, que je souhaite partager avec vous.

Je vous en souhaite une bonne lecture et espère, de tout mon cœur, que cet éclairage contribuera à faire évoluer les consciences. Le partage des savoirs est l’ADN d’AVA.

Thierry Bedossa 
Docteur vétérinaire
Président

Dr Ménache, pourquoi vous êtes-vous autant impliqué au cours de votre carrière dans ce combat contre l’expérimentation animale ?

André Ménache : L’histoire commence en Afrique du Sud en 1977 où j’étais étudiant vétérinaire et je suis tombé sur la newsletter de l’Association sud-africaine contre l’expérimentation animale ou en tout cas contre les expériences douloureuses sur les animaux. Cela m’a interpellé et a créé un déclic en moi. J’ai tout de suite contacté l’association et je suis devenu leur conseiller scientifique pendant 25 ans : c’est ce qui m’a lancé dans cette mission de ma vie. Je me disais que ce n’était pas possible que le seul moyen de faire avancer la science et le progrès médical soit de torturer des animaux. Je me suis très rapidement heurté aux médecins et aux chercheurs qui me disaient : « nous aimons les animaux, mais nous aimons encore plus nos enfants ». Je n’avais pas de réponse et cela m’énervait car tous les arguments moraux ne faisaient pas le poids face aux hommes en blouses blanches.

C’est pourquoi je me suis lancé le défi d’essayer de trouver un argument scientifique et c’est ce que je fais depuis 40 ans. Le plus grand challenge aujourd’hui n’est plus un manque de technologie mais la communication : comment communiquer un message très complexe au grand public ou aux élus qui n’ont pas forcément une formation en science ? Tout ce qu’il faut, c’est savoir qu’il existe des scientifiques contre l’expérimentation animale qui ont des arguments en béton ! »

Comment expliquez-vous que la science utilise toujours des animaux pour la recherche ?

Commençons par un point d’histoire. En 1980, un belge qui s’appelait Henry Spira – un de mes héros – a réussi à trouver l’argent pour mettre une affiche d’une pleine page dans le New York Times avec une image d’un lapin et avec la question « combien de lapins rendus aveugles par Revlon au nom de la beauté ? ». Ce choc à l’industrie cosmétique leur a directement fait mettre la main à la poche et ils ont créé, en un an seulement, un centre pour la recherche des méthodes alternatives aux États-Unis.

En 2003, l’Union Européenne a légiféré pour arrêter les tests cosmétiques sur les animaux mais on a dû attendre 2013 pour que tout se mette en place, les choses ont quand même traîné. Pour obtenir la mise sur le marché d’un produit cosmétique et pharmaceutique, vous devez pratiquer 11 tests requis par la réglementation. L’industrie cosmétique s’est dit « on va se contenter de remplacer les tests les plus pertinents ». Ils ont donc pris 30 ans pour développer 4 méthodes de remplacement pour les tests sur les animaux. Qu’en est-il des 7 autres tests en toxicologie ? Eh bien 90% des substances dans les produits cosmétiques sont issus de l’industrie chimique. Il y a une autre réglementation qui gouverne les produits chimiques : ils ont un pied dans les deux camps. Donc les industriels ont pu tester nombre de leurs produits pour répondre aux exigences des autorités de réglementation pour les 7 autres tests : ils le font par le biais de la réglementation REACH (Registration, Evaluation, Authorisation and Restriction of Chemicals). Ça leur a ouvert la porte pour tester leurs produits en dehors de la directive concernant les cosmétiques.

Dans l’industrie cosmétique, le consommateur a le choix d’acheter des produits testés ou non testés sur les animaux. Pour les produits pharmaceutiques, ce choix n’existe pas, tout est testé sur les animaux : tout produit pharmaceutique doit être testé sur un animal rongeur (le plus souvent un rat) et sur un animal non rongeur (le plus souvent un chien ou un singe) avant sa mise sur le marché. Cette exigence règlementaire date de 1946 – la fin de la Seconde Guerre mondiale et à ce jour cette réglementation n’a pas pris en compte toutes les avancées technologiques et scientifiques depuis 75 ans.

Selon la Haute Autorité de Sécurité sanitaire aux Etats-Unis, le FDA, sur 10 nouveaux médicaments ayant réussi leurs tests sur les animaux, 9 vont échouer au cours des essais cliniques chez l’Homme. C’est un taux d’échec énorme, malgré le fait que l’industrie pharmaceutique puisse choisir la souche testée. Est-ce que le modèle animal est un modèle fiable pour tester des médicaments pour des maladies humaines ? Cela n’a jamais été validé.

Quel est le problème ? Aujourd’hui tout le monde parle des méthodes alternatives, c’est un buzz, mais personne ne sait ce que c’est. Les technologies ont évolué et elles peuvent remplacer les tests sur les animaux dans le cadre de la réglementation, alors pourquoi on ne le fait pas ? Tout simplement parce que la méthode doit être validée au préalable, et cela prend 7 ans. La technologie évolue tellement vite que si vous trouvez aujourd’hui une méthode alternative performante que vous allez soumettre à la validation, je peux vous assurer que dans 7 ans elle sera déjà dépassée par d’autres technologies. Donc voilà pourquoi les alternatives n’évoluent pas, surtout dans le cadre de l’industrie pharmaceutique.

Selon vous, un chercheur qui vous dit que sans la souris, nous n’aurions pas pu avoir les avancés qu’on a aujourd’hui sur le cancer du sein par exemple, c’est faux ?

Oui, c’est faux. A ce moment-là, au lieu de rester dans un débat superficiel, je demande au chercheur de m’apporter des preuves, nous sommes deux scientifiques donc débattons-en avec des preuves ! Les chercheurs aiment beaucoup les débats, surtout dans les médias. Sur un plateau TV, vous avez un Homme en blouse blanche face à un « militant avec un piercing au nez » et c’est de cette façon que les médias veulent que ce débat soit présenté au grand public. Aussitôt que le chercheur va dire « écoutez, c’est votre chien ou votre enfant. Vous devez choisir ! », le débat est fini. On a beau apporter des images choquantes tournées en caméras cachées, ça va choquer les gens quelques jours et puis ça sera oublié. On ne pourra jamais contrer le chantage émotionnel « ton chat ou ta mère ? » parce que ça heurte le grand public et ça met fin au débat, mais c’est un débat frauduleux ! »

Si la fiabilité du modèle animal n’a jamais été validée, pourquoi l’expérimentation animale perdure-t-elle alors ?

Le modèle animal est encore et toujours le paradigme de la recherche biomédicale. C’est beaucoup plus facile pour un chercheur d’obtenir une autorisation d’utiliser 100 rats que d’utiliser des déchets chirurgicaux humains destinés à l’incinération. Tout le système favorise les tests sur les animaux : c’est plus facile, c’est plus standardisé. Et puis, si vous êtes professeur en université et que vous voulez faire évoluer votre carrière, vous devez publier en moyenne 30 articles par an. Alors il n’y a rien de plus facile et rapide que de prendre des animaux pour publier. Il y a un proverbe bien connu des chercheurs qui est : « publish or perish » (publier ou périr).

Il y a très peu de contrôle sur la recherche fondamentale. Pourtant, la recherche fondamentale équivaut à lancer une flèche dans le ciel sans savoir où elle va retomber. Il n’y a aucune obligation de résultat dans la recherche fondamentale. Le taux d’application clinique d’une découverte en matière de recherche fondamentale est de 0,004%. Or, il ne faut pas oublier que c’est le contribuable qui subventionne la recherche fondamentale. C’est nous qui payons, et nous n’avons aucune idée de ce qu’on fait avec note argent, ni de la souffrance que nous provoquons chez les animaux.

Aujourd’hui, avec la COVID-19, avez-vous une idée du nombre d’animaux qui ont été utilisés, quelles espèces ? Est-ce utile ou pas ?

L’expérimentation animale pour la COVID explose : on utilise des souris, des furets, des singes et quelques autres espèces. Prenons le cas du singe Macaque utilisé pour ces expérimentations : c’est n’importe quoi puisque ce singe est éloigné de l’Homme de 25 Millions d’années d’évolution ! Et puis, en fonction de l’origine géographique, ils sont génétiquement différents les uns des autres ce qui peut fausser vos résultats.

Quel est le risque ? Lorsque vous faites passer un virus par une autre espèce, il va muter puisque, rien que d’une personne à l’autre il peut muter. Regardez l’exemple du Danemark, on a constaté que le virus mutait chez les visons. Résultat : tous les visons d’élevage sont abattus ! »

Quel est le quotidien d’un animal de laboratoire ?

Il vit l’enfer. Très simplement. Il y a déjà des études scientifiques qui montrent que le simple fait de mettre un animal dans un laboratoire, avec de la lumière artificielle, dans une cage, que ce soit un singe, une souris ou un chien, provoque du stress. En plus, vous allez le manipuler tous les jours pour le peser, prélever du sang… ce qui va provoquer encore plus de stress.

Prenons les chiens : certains sont dans des cages ou dans des cours et ils sont là du matin au soir. A 10 mois, ils sont transportés de leur élevage au laboratoire et commencent leur carrière de chiens de laboratoire. Par exemple, pour des expériences en toxicité, très peu d’entre eux ressortent vivants de leur carrière en laboratoire : en quelques jours ou semaines, ils meurent puis on étudie leurs organes. Des associations comme le Graal réussissent à en sauver 1 ou 2. C’est un peu comme les camps de concentration, vous avez une chance sur un million de sortir vivant.

Pourtant réhabiliter des animaux de laboratoire, c’est possible : pourquoi on ne le fait-on pas plus ?

D’abord, les laboratoires ne laisseront jamais sortir un animal abîmé physiquement, c’est sûr. Ensuite, il sera réutilisé si cela est possible. Certains animaux – les plus résistants – peuvent participer à des dizaines de protocoles au cours de leur « carrière ». Enfin, si cet animal a été utilisé pour une maladie infectieuse, un virus ou une bactérie, ils ne pourront pas le laisser sortir.

En revanche, j’étais impliqué dans le procès de l’élevage Green Hill : les juges italiens ont jugé que la gestion de cet élevage était inacceptable et donc les 2 500 Beagles ont été libérés. C’était du jamais vu ! Ces chiens ont rejoint des familles d’adoption et tous ont constaté des problèmes de comportement. Ces chiens sont peureux, formatés et ça prend beaucoup de temps pour les aider. Ils seront probablement marqués à vie mais au moins ils sont en dehors du laboratoire.

Que peut-on faire pour aider Antidote aujourd’hui ? Pour essayer de faire évoluer les choses ?

Nous avons 3 outils :

  • Le pouvoir du consommateur : pour les produits cosmétiques et d’entretien, si vous regardez le label et qu’il est indiqué « non testé sur les animaux », privilégiez ce type de produit.
  • Faire le maximum d’appels et de pression sur les députés : votre député décide par exemple d’exiger une commission d’enquête parlementaire sur la validité du modèle animal, pas sur la souffrance des animaux en laboratoire qui est une évidence, c’est une commission d’enquête que l’on exige. Tout simplement informer les députés parce que la seule chose qu’ils savent sur l’expérimentation animale c’est ce qu’ils lisent dans les journaux, comme vous, moi et le grand public, rien de plus. Mais jamais vous n’apprendrez par le biais des journaux tout ce que je viens de vous expliquer.
  • Les procès en justice : il n’y a rien de tel qu’un procès car si c’est fait honnêtement, ça tranche. Un exemple dans l’actualité : chaque année dans l’Union Européenne on utilise un million d’animaux dans la fabrication d’anticorps. Ce qui représente 10% de la totalité des animaux utilisés dans l’Union Européenne chaque année. Ces éprouvettes vivantes sont encore utilisées alors qu’il existe des méthodes performantes validées mais les chercheurs continuent d’utiliser les animaux par habitude. Le Centre européen pour la validation des méthodes alternatives (ECVAM) a publié une recommandation aux chercheurs pour expliquer qu’il n’y avait plus aucune excuse aujourd’hui pour continuer d’utiliser des animaux pour la fabrication d’anticorps, car les méthodes in vitro qui sont très performantes et meilleures. Cette méthode alternative validée est en plus mise en avant par l’ECVAM doit être appliquée.

Références bibliographiques :

antidote-europe.eu/public/commentaire-ICE-revision-directive.pdf

https://antidote-europe.eu/public/IntJMedSci.pdf

https://antidote-europe.eu/public/Medleg&bioethFR.pdf

antidote-europe.eu/retablir-faits-essais-cosmetiques/