Il s’appelait Jet Set et il participait aux Jeux Olympiques de Tokyo. Promis à un avenir glorieux, ce cheval était monté par le cavalier suisse Robin Godel, qui le décrivait comme « hors du commun ». Après avoir lourdement chuté à la réception du saut du 20ème obstacle, à la fin du parcours du Sea Forest Cross Country, Jet Set s’est déchiré un ligament de la jambe avant droite. « En raison de la gravité de la blessure et de la douleur causée, le cheval a dû être euthanasié peu de temps après », a fait savoir Swiss Olympic dans un communiqué.

La mort de Jet Set, si elle est sans doute médicalement justifiée (ce que l’on espère !), est représentative d’un fléau silencieux qui pèse tant dans les sports équestres que dans les sports hippiques : la mise à mort des chevaux. En 2019, ce ne sont pas moins de 135 chevaux de course qui sont décédés sur les hippodromes français, souvent en raison d’une crise cardiaque, mais plus généralement à cause de fractures dues à des chutes lors de courses d’obstacles, nécessitant une euthanasie. Ce chiffre ne concerne que les chevaux de course et n’inclue pas le cross… Mais dans les deux cas, pousser les chevaux jusqu’au bout de leurs limites physiques n’est pas sans conséquences…

L’euthanasie, la seule solution ?

Mais l’euthanasie est-elle vraiment la seule issue pour les chevaux qui se blessent ? Dans une interview accordée à Sciences et Avenir, le Dr vétérinaire Valérie Picandet (du Centre hospitalier vétérinaire équin de Livet) indiquait : « Malheureusement, les fractures des membres chez le cheval sont loin d’être bénignes à cause du poids de l’animal. De plus, il est très dur de réduire la fracture, c’est-à-dire replacer les os les uns par rapport aux autres, encore une fois, à cause du gabarit de l’animal ». Imposer un repos strict, le temps de la convalescence, n’est pas non plus toujours possible, le cheval n’étant pas apte à rester couché longtemps… Bien souvent, lorsque la souffrance est trop importante et que les chances de guérison sont minces, l’euthanasie s’avère la seule solution.

Dans son « Guide pratique du vétérinaire d’hippodrome », l’Association vétérinaire équine française consacre une annexe inititulée « Quand euthanasier ? » dans laquelle on peut lire :

« La justification de l’euthanasie se fait pour raison humanitaire ; il s’agit d’éviter au cheval une douleur excessive et incurable et d’y mettre fin.

Différents critères doivent être évalués avant toute euthanasie :

1) état médical invalidant, insupportable, incurable ?

2) pronostic vital défavorable ?

3) risque pour le cheval lui-même et /ou les tiers ?

4) nécessité d’un traitement antalgique continuel afin de mener une vie future

décente ?

5) limitation des déplacements et /ou confinement au box probable dans l’avenir ? »

Les deux derniers points sont intéressants puisqu’un cheval qui doit prendre un traitement continuel peut continuer à vivre. Idem si ses déplacements doivent être limités à l’avenir. Euthanasier plutôt que d’accepter de se résoudre à ces conditions, en tâchant d’offrir la meilleure vie possible à l’animal, ne nous paraît pas éthique, bien que chaque cas soit différent.

… ou la solution de facilité ?

Il est fort à craindre que d’autres paramètres entrent en jeu, notamment des considérations financières : le coût de l’intervention chirurgicale et du suivi post-opératoire, ainsi que le manque à gagner si l’animal ne participe plus aux concours pèsent aussi dans la balance… Et si le cheval est stérilisé, il n’y a plus aucun espoir de pouvoir compter sur ce que rapporterait sa descendance… C’est donc là un vrai problème : « Lorsque le cheval qui valait une fortune ne rapporte plus rien, il devient inutile, alors on l’euthanasie ou on l’envoie à l’abattoir, comme l’écrasante majorité des équidés devenus non rentables », dénonce le Dr vétérinaire Thierry Bedossa, Président d’Agir pour la Vie Animale, indigné par cette vision « utilitariste » que l’on a toujours de l’animal. A quoi bon payer des frais vétérinaires conséquents pour un cheval blessé ainsi qu’une pension pendant des années, alors qu’il ne gérera plus aucun profit ? C’est hélas pour éviter ce gouffre financier que de si nombreux propriétaires de chevaux de course, mais aussi de poneys et d’autres équidés de travail ou de loisir, optent pour l’euthanasie ou l’abattage, solution la moins coûteuse.

Dans son guide, l’Association vétérinaire équine française fait aussi état de « considérations économiques » : « L’euthanasie immédiate sur la piste ou au service vétérinaire de l’hippodrome doit être justifiée par des raisons humanitaires mais le milieu des courses, l’état émotionnel des parties et les enjeux financiers influencent parfois cette décision : sexe de l’animal (femelle>mâle>hongre), qualité du cheval (niveau de course de groupe ou niveau « réclamer »), impact sentimental, moyens financiers du propriétaire, pronostic sportif envisagé ; carrière de reproducteur ou cheval de loisir, prime d’abattage.

« Prime d’abattage » : « Il est versé une indemnité d’abattage (1200 euros pour les courses de galop, 1500 euros pour les courses de trot) au propriétaire du cheval ou au bailleur si le cheval est en location, pour tout cheval mort sur l’hippodrome ou accidenté en course ayant dû être abattu par le vétérinaire de service (…). La prime d’abattage sera également versée si l’abattage intervient dans les huit jours suivant la course, dans la mesure où le certificat du vétérinaire qui procède à l’euthanasie, établit que les lésions constatées correspondent à celles suspectées le jour de l’accident et qu’elles sont incurables. »

Quelle alternative à l’euthanasie ?

Une alternative est pourtant possible : une retraite au vert, dans des lieux dédiés ou tout simplement chez des particuliers. Offrir une réforme « éthique » à ces chevaux qui ont généré tellement d’argent et ont donné leur vie à l’homme, serait le moindre des remerciements ! Quand on sait que le PMU génère 11 milliards d’euros de recettes, on imagine le nombre de vies qui pourraient être sauvées si une partie de cette somme colosalle était consacrée à la retraite des chevaux de course… « Un vrai scandale », déplore le Dr Bedossa. A la ferme-refuge AVA, nous avons d’ailleurs accueilli des centaines d’équidés qui devaient être mis à mort. C’est au cœur de nos pâtures normandes qu’ils ont trouvé un lieu de quiétude où finir leurs jours, en étant respectés, soignés et aimés sans que personne n’attende quoi que ce soit d’eux.

L’autre scandale est lié à l’existence-même de ces courses, notamment des courses d’obstacles. « Le cross et le stepple sont des courses extrêmement dangereuses, pour les chevaux comme les cavaliers, et bien qu’elles divisent, ces pratiques ont encore leurs amateurs », explique Maud Lafon, journaliste dans la presse vétérinaire. Aux Jeux Olympiques, les obstacles à franchir peuvent atteindre jusqu’à 3 m de large et 1,60 m de haut : « sauter de tels obstacles n’existe pas dans les comportements naturels du cheval », rappelle le Dr Bedossa. Héritières de siècles d’existence, ces sports équestres ne semblent pourtant pas en voie de disparition.

A défaut, il est urgent de réduire les risques au maximum et de mener des réflexions et des actions sur la bientraitance animale. En 2018 et 2019, notre Président, le Dr Bedossa, avait d’ailleurs apporté son expertise au Longines Paris Eiffel Jumping à l’occasion de l’animation d’une table-ronde sur le bien-être animal et celui du cheval de compétition. L’association Agir pour la Vie Animale reste à la disposition de tout organisme qui souhaiterait mener des ateliers en ce sens.

Enfin, à propos de la mort de Jet Set, le Dr Bedossa précise : « Nous ne nous permettons pas de juger du caractère abusif de cette euthanasie et nous nous en remettons à l’expertise des vétérinaires qui ont dû prendre cette terrible décision en concertation avec les propriétaires. Néanmoins et connaissant la vie de ces athlètes qui ne cessent d’être déplacés au gré de leurs compétitions, nous ne pouvons que craindre que l’éloignement du lieu où est survenu cet accident dramatique a sûrement contribué au processus de décision. Peut être Jet Set serait-il encore vivant si l’accident était survenu en Europe. C’est aussi cela qui nous choque, ce spécisme, cette discrimination entre les soins donnés aux athlètes humains et non humains ».