Salon International de l’Agriculture : SIA pas quelque chose qui cloche ?

Chapô
Vous n’avez rien remarqué de spécial au Salon International de l’Agriculture cette année ? Moi non plus. Animaux entassés, concours de bestiaux, musique à fond et cascade de «délices de nos régions».
Le Salon International de l’Agriculture
: plein d’animaux et plein d’humains

Année n

Comment traiter ce marronnier autrement qu’en égrainant banalités et chiffres clés, chaque année plus vertigineux et auto-satisfaits? J’ai tenté ma chance en décrivant quelques points étape du salon, avec une emphase sur le thème du bien-être animal. A cela plusieurs raisons : d’abord le sujet me tient à cœur. Ensuite je crois que l’élevage, avant d’être des filières et des agriculteurs qui travaillent dur, ou même un thème sociétal, l’élevage c’est avant tout l’exploitation d’animaux sensibles et intelligents (n’ayons pas peur du mot exploitation). Ensuite parce que les exemples que j’ai choisis me semblent bien illustrer l’ambivalence des rapports que nous entretenons avec ces animaux qui nous nourrissent, et le mur cognitif que nous dressons entre eux et nous.

Métro Porte de Versailles

Chaussez vos baskets, enlevez votre manteau – on crève de chaud ici, convenez d’un point derendez-vous si vous vous perdez – ça déborde de monde, et rechargez votre carte bancaire – nonnon, vous ne vous en tirerez pas comme ça. C’est parti. Mais attendez : chaleur, bruit, foule… est-ce un environnement adapté aux animaux de la ferme ? D’où viennent-ils ces animaux ? Combien d’heures de transferts ont-ils vécu pour être amenés à nous ? Le soir, quand le salon ferme, où vont-ils – peuvent-ils d’ailleurs – se dégourdir les jambes ? Ça fait déjà quelques questions, avant même de franchir les portes du Parc Expo.

Monstruosités génétique

Nous voici au concours de la plus belle mamelle: la vache ayant le plus beau pis, le mieux «conformé», le plus productif aussi («plus de 10 000 litres de lait par ancette vache !Bravo! ») a de bonnes chances de gagner. Puisque c’est largement sur ce critère de mamelle (et du « rendement » – terme d’usage – qui s’ensuit) que porte l’hypersélection génétique des femelles laitières. Un concours de mamelles. Ça donne lieu à un triste défilé de bêtes plus ou moins rassurées, plus ou moins contraintes aussi, dont la mamelle est en effet si volumineuse et congestionnée qu’elle impose souvent à la vache une démarche chaloupée, du haut de sa grande carcasse maigre (maigreur résultant elle aussi de tri génétique – il n’y a qu’à voir les impressionnantes saillies osseuses au niveau du bassin, de la colonne et des côtes)

Tout le monde nous fait face, sauf les vaches. Ah oui c’est vrai, elles sont là pour leurs mamelles.
On ne sait pas si les elles sourient elles, de l’autre côté.
Une vache laitière produit de l’ordre de 7 000 litres de lait par an, en moyenne (plus de 20 litres parjour), contre environ 5 000 litres en 1993 et 2 000 en 1960 (chiffres GEB/Idele/Eurostat). Toujours plus (précisons ici que des éleveurs résistent toutefois à cette fuite en avant en modérant la production de leur troupeau. Mais alors si une vache qu’on «laissait tranquille » en 1960 (à laquelle on épargnait nutrition artificielle, mutations morbides, vêlages à répétition) produisait trois fois moins, et avait la chance – le droit fondamental ? – de garder son veau auprès d’elle pendant plusieurs mois, est-il naturel – et éthique – de lui faire cracher 7000 litres par an (parfois même plus de 10 000 litres), avec les conséquences graves que cela a sur la santé de sa mamelle, de son système locomoteur et de son métabolisme ? Nous nous sommes égarés depuis des années à penser l’élevage au travers de cliniques indicateurs de performance (volumes produits, fertilité, facilité de vêlage, résistance aux mammites), les instaurant de fait comme des points de référence qu’il faut toujours à optimiser. Peut-être doivent-ils l’être du point de vue de nos intentions humaines, mais le doivent-ils d’un point de vue physiologique, éthologique et oserais-je même dire philosophique ?
Une « belle » mamelle, gonflée et tendue. Les vaches finissent d’ailleurs par rechercher le moment de la traite pour soulager cette forte tension.

Bodybuilding

En poursuivant notre visite, nous trouverons irrémédiablement des vaches et taureaux de races dites« à viande». Notons au passage l’ampleur de la différence morphologique entre la vache à lait etcelle qui produit de la viande (mamelle, musculature, taille). Lait et viande, deux «filières» qui ont sisoigneusement été séparées depuis plus de 50 ans, dans un souci d’efficience économique.Nous allons rencontrer ici, des animaux portant le gène dit «culard». Dis Larousse, que veut direCulard? «Culard se dit des bovins ou porcins qui présentent le caractère culard,anomalie d’originegénétique qui se traduit par une très forte hypertrophie musculaire que l’on rencontre chez certainesraces et qui confère aux animaux une valeur bouchère élevée.» Les culards sont des animauxsélectionnés pour leur monstruosité en quelques sortes. En présentant des muscles naturellementénormes, en particulier sur leur moitié arrière, ces animaux vont produire plus de viande à hautevaleur ajoutée (celle qu’on grille principalement). Qu’importe si elle n’est pas meilleure – beaucoup lajugent d’ailleurs inférieure car ce sont des animaux qui sont peu gras – on en vendra davantage.

Un taureau de race Blonde d’Aquitaine porteur du gène culard, champion des races à viande (en matière de productivité oui, pour la gastronomie ça reste discutable vous diront beaucoup)
Une vache de race Holstein hyperproductive, championne du lait.

Les animaux d’élevage sont devenus le support, tristes cobayes, de notre recherche effrénée d’efficacité économique – apprentis sorciers que nous sommes. Regarder un taureau culard, c’est regarder un animal qui a une anomalie génétique, et s’en réjouir. Un bodybuilder surgonflé, mais malgré lui. Et cela nuit au bien-être de l’animal : le gène culard, comme d’autres, est une aberration génétique sélectionnée et entretenue par l’homme, sur le lucratif marché des semences (don’t get​ me started). Elle a pour conséquence notable d’avoir rendu les césariennes quasi-systématiques, caril n’est pas question de vêlage par voies naturelles chez ces races, tant les petits sont gros et les filières pelviennes des mères trop étroites. La capacité d’une vache à mettre bas par les voies naturelles est elle même devenue un argument commercial sur le marché des semences, tant les difficultés de vêlage sont répandues aujourd’hui.

Qu’on s’attache et qu’on s’emprisonne

Il y a à Amsterdam, en Hollande, un musée de la torture. Celles perpétrée sur les humains, car pour ce qui est des animaux d’élevage, il n’en existe pas encore à ma connaissance. Quand on arpente les allées du hall «Equipements» d’un salon agricole, on n’en est pourtant pas loin. Je triche un peu, car au salon de l’Agriculture – exposition grand public – il n’y en a pas vraiment, mais évoquons tout demême ces endroits – monnaie courante sur les foires professionnelles, tant ils sont déstabilisants etrévélateurs de la froideur avec laquelle on aborde l’élevage (intensif en particulier).Vous arrivez soudain dans un espace qui relève plus d’une exposition industrielle, faite de rutilantséquipements d’acier, écrans et matériels électroniques. On est loin de l’agriculture paysanne, loin del’agriculture tout court je crois, celle du «lien avec les animaux» ou de la «culture de la Terre»qu’on nous a promis sur le programme. Et on nous vante ici les propriétés de tel entrave qui nepermettra pas à la truie reproductrice de bouger – pour ne pas écraser ses porcelets, toujours plus nombreux (sélection génétique) ; on vous flatte là les vertus d’un dispositif qui permet de compter les pas des animaux et de mesurer leur activité. Autant de dispositifs principalement destinés à l’élevage en bâtiment (oublions donc le plein air, bien que les animaux pourraient y passer le plus clair de leur temps dans beaucoup de régions françaises).Tous ces dispositifs nous permettent de mieux contrôler, maîtriser, et accroître la productivité d’une exploitation, certes, mais quid alors du bien-être d’un animal vivant dans ce type d’élevage, confiné en bâtiment, coincé en cases sur caillebottis et vivant dans une telle densité de population que l’air ambiant peut en devenir toxique ? «Produits et saveurs de France» Rien que le nom de ce hall, j’ai une petite appréhension. Mais allons-y quand même : nous sommes en fait dans une vaste cantine, associée à un marché de produits régionaux, baignant dans la moiteur odorante de tant de spécialités qu’on ne les identifie plus. C’est ici que l’on se congratule – fiers – autour d’une belle tranche de foie gras (celui qu’on produit en gavant des animaux contre leur gré avec un gros tuyau), ici que l’on achète un saucisson au poivre vert – un offert pour trois achetés – certes pur porc, origine France, mais qui n’a jamais vu un rayon de soleil de sa vie pour autant. Nous consommons ici, insouciants, une large part de produits issus de pratiques d’élevage pour le moins discutables. Mais si l’on y regarde de plus près, cette partie du salon n’apparaît-elle pas comme un éléphant dans la pièce ? Car si on y réfléchit, nous voilà face à nos contradictions : consommateur affamé VS humain curieux et sensible. Dans un premier hall on admire la majesté d’un animal sur un ring et l’on se dit que le regard de cette poule est décidément bien expressif. Et dans le suivant, face à cette part de brie sur sa tranche de pain de campagne, peu de questions existentielles demeurent. Ils sont loin les adorables porcelets joueurs («maman, j’en veux un!»), quand le soir, la confortable distance ayant été rétablie, c’est jambon-coquillettes pour le dîner (rose le jambon, pas le gris qui donne pas envie).

Panier en osier, nappe à carreaux, ardoise : c’est bon, on peut y aller les yeux fermés. Gardons peut-être un œil ouvert quand même.

Quand on mange, on passe dans une autre dimension cognitive, qui demeure largement – bien aidée par le marketing de l’agroalimentaire – imperméable à celle de l’animal vivant, et des sincères sentiments d’affection que l’on peut avoir à son égard. Hall 1 les animaux vivants, hall 4 le transformés, on aborde ces halls comme deux salons distincts : le premier est une visite au zoo (des animaux que l’on va observer – no comment par ailleurs), le second une foire gastronomique (des produits que l’on va manger).

Et avec ceci ? Un peu d’information s’il vous plaît.

Ce «rendez-vous annuel», j’en réchappe avec une vague nausée, l’odeur de friture sur mes vêtements, et un arrière-goût de statu quo dans la bouche. De cette avalanche de stimulations sensorielles et vains concours de bestiaux (dont ces derniers n’ont bien sûr rien à faire), je sors un peu résigné en somme, parce que je me demande si le salon ne fait pas mouche malgré tout: il rassure, remercie, salue, perpétue, honore et entretient peut-être même un certain patriotisme agricole. A la faveur de bien beaux stands et de messages bien calibrés, notre méconnaissance des filières n’a pas trop été bousculée, ni notre curiosité trop stimulée. Ni les animaux affranchis de l’accessoirisation dont ils font l’objet chaque année. Nous voilà donc repartis pour une année de plus tranquilles, mais d’ici là rendez-vous au supermarché du coin, pour retrouver le dernier label qu’on nous a présenté aujourd’hui, timide incrémentation du précédent.

La frénésie d’une salle de marché. Ah non, le pavillon Produits et Saveurs de France du SIA

L’agriculture ce ne sont pas que de braves éleveurs.ses qui travaillent dur (c’est bien sûr cela aussi),pas que des terroirs et des traditions, ce sont avant tout des animaux et une Terre que l’on exploite. Alors plutôt que de renforcer une année encore l’image tronquée que l’on se fait de l’agriculture, ne serait-il pas salutaire que l’on nous informe davantage, peut-être même que l’on nous repousser quelques peu dans nos retranchements ?

Le colibri

Et pour cela il en va également de notre responsabilité de consommateur : c’est aussi à nous de nous extraire de cette torpeur consumériste dans laquelle notre quotidien peut nous plonger. Nos actes de consommations comptent, soyons-en convaincus. Les prochaines années, nous pourrions par exemple arriver au salon préparés, avec quelques questions spécifiques que nous nous serions notées à l’avance. Nous pourrions oser poser aux professionnels les questions spontanées – pas bêtes justement, spontanées – qui nous viennent aud étour d’un stand. Quelles sources de protéines pour compléter la viande, et de calcium pour compléter le lait ? Comment consommer des produits d’origine animale en respectant – sans approximation – les besoins des animaux qui les produisent ? Ce veau qui mâchonne la barrière de sacase, est-ce que c’est juste mignon, ou est-ce que c’est un comportement stéréotypé qu’il exprimepar stress et frustration ? Que ressentent les animaux, entravés 10 jours de suite dans une foire étouffante, à recevoir des claques sur les fesses par la première figure politique venue, dans le perpétuel exercice de debout-couché qu’on lui impose ?Peut-être pourrions-nous aussi nous interroger, sans crainte d’être taxés d’agribashing, sur les usageset modes d’élevage qui sont communément admis et farouchement défendus. Se demander si toutest bon dans la transmission, et si certaines pratiques – tout héritage soient-elles – sont réellementéthiques, et si elles méritent d’être maintenues.Il y a plein de constats à faire, et de questions à se poser. Et plein de bonnes choses à tirer d’undimanche au SIA, à condition de s’astreindre à une visite éclairée.

Hall 8 : (re)découvrir les animaux

Les organisateurs du salon pourraient nous y aider : pourquoi ne pas faire évoluer ce salon, avec un pavillon – une modeste surface suffirait, guère besoin de plus ! – consacré à la compréhension des animaux, de leur reproduction, de leurs émotions, de leurs comportements naturels. Où les questions se posent de façon indépendante des intentions économiques des humains, comme pour définir un socle inaliénable sur lequel on pourrait imaginer un autre élevage, plus éthique. Sans mièvrerie ni abolitionnisme binaire, mais sans complaisance ni cadavres cachés non plus (on n’est pas loin du sens littéral), un hall où la parole serait donnée de façon apaisée à des associations de​défense des animaux, des éleveurs aux pratiques engagées, des scientifiques, vétérinaires et consommateurs. Cela aurait certainement pour effet d’en mettre certains face à des réalités qu’ils.elles préfèrent ignorer. Qu’importe, si c’est fait avec bienveillance et pédagogie. Et qu’importe si ça ne serait pas la zone la plus fréquentée du salon – on pourrait d’ailleurs intelligemment la placer sur le parcours des visiteurs (on le fait bien avec les boutiques, passage obligé à la sortie des expositions).Ce hall serait là, et il aurait le simple mais salvateur mérite de nous inviter à nous intéresser autrement aux animaux grâce auxquels nous mangeons chaque jour. Et ça, ce serait un bel honneur qu’on leur ferait.

Erwan Spengler

A propos de l’auteur :

Vétérinaire de formation, j’ai pratiqué quelques années en clinique auprès des animaux de compagnie. Je me suis ensuite tourné vers l’entrepreneuriat, avec toujours à cœur d’innover et de sortir des usages convenus. C’est ainsi que j’ai monté deux entreprises agroalimentaires en lien avec le manger sain et le bien-être animal. Amoureux de la Nature, attaché à la responsabilisation et la cohérence de nos modes de vie, je suis depuis plusieurs années l’aventure AVA, porte-parole libre et expert des animaux oubliés de notre société.